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Le Philosophe-Pêcheur

Comportement éthique et pêche sportive

Albert-Avatar2011-3Depuis quelques années on peut observer dans des revues spécialisées, lors de reportages télé et sur les forums de pêche de plus en plus de références au concept de « pêche éthique ». Dans un univers où les lois, les règlements et les obligations de permis et attestations de toutes sortes sont de plus en plus présents, on semble constater chez certains pêcheurs le désir de vouloir prendre une certaine avance sur le « juridique » et se donner un comportement éthique.

 

 

Je vous soumets donc certaines réflexions. Compte tenu que les mots et les concepts font rapidement l’objet d’une appropriation de la part de ceux qui cherchent à nous en passer une vite, il est important de bien définir ce que l’on entend par : Comportement éthique et pêche sportive!

Un pêcheur éthique? Un fournisseur éthique ? Du pétrole éthique? Un politicien éthique ? Une remise à l’eau éthique ? Une consommation éthique?

Le pêcheur qui écrase l’ardillon de l’hameçon, tout comme celui qui ne lance plus ses bouchons de bière dans l’eau, dira qu’il est un pêcheur éthique. Celui qui remet à l’eau tous ses poissons tiendra, haut et fort, le même discours! Qu’il ramène ses quotas à chaque sortie, qu’il effectue 60 remises à l’eau de dorés ou d’achigans, qu’il cesse de pêcher le musky lorsque l’eau est chaude, qu’il ne capture que quelques truites pour consommation, qu’il cesse de pêcher le saumon après deux remises à l’eau,  chaque pêcheur s’empressera de dire qu’il est un pêcheur éthique. Bref tout le monde et son frère est un pêcheur éthique!

Qu’est-ce qu’un comportement éthique ? La condition primordiale est de comprendre que ce qui est jugé « correct » ou « incorrect » se doit d’être continuellement réévalué par les nouvelles expériences, les nouvelles données qui nous sont accessibles et par l’ensemble des réflexions collectives des différents intervenants dans notre société. Mettre ses doigts dans les yeux du brochet pour décrocher le leurre et ensuite le remettre à l’eau parce que notre père, son père et son arrière grand-père l’ont toujours fait ne représente pas un effort de réflexion exemplaire. On peut être sincère et stupide en même temps!

Heureusement pour un nombre croissant de pêcheurs il est maintenant acquis que la pratique de cette activité doit absolument prendre en considération son impact sur la ressource et son environnement.

Le pêcheur qui voudra se doter d’un code d’éthique régissant son comportement se devra de poser des gestes qui viseront à assurer que ses actions dépasseront l’univers juridique et économique à court terme.  J’ai souvent cité cette phrase tirée d’un livre de règlement de l’Alberta : « Un grand sens de l'éthique conduira un pêcheur à faire plus que ce qui est requis et moins que ce qui est permis.».

On pourrait donc affirmer qu’un comportement éthique se mesure à ce que le pêcheur pose comme geste lorsqu’il sait que personne ne le regarde. Faire ce qui est bien et ne pas faire ce qui est mal!

Elle devient donc un choix personnel, basé sur un respect de l’environnement et du patrimoine collectif. À mon sens, elle est essentiellement un acte de solidarité. Pour y arriver, le pêcheur se doit d’adopter des comportements d’ouvertures et surtout désirer s’impliquer dans la recherche de solutions face aux problèmes qui se présentent.

Au départ : une réelle prise de conscience
Nous devons comme pêcheur, et bien entendu ceci s’applique aussi à l’ensemble de nos actions, être capable de reconnaitre que certaines de nos décisions ont des conséquences irréversibles. On ne peut pas puiser dans les ressources naturelles en s’imaginant qu’elles sont inépuisables. Dans ce sens l’Histoire constitue un rapport d’étape qui n’est pas toujours édifiant.

Il peut s’agir de gestes que nous posons en situation de pêche, mais aussi de choix de vies et de société qui ont des impacts majeurs sur l’ensemble de l’environnement. Reconnaître que la nature subit des agressions et que l’espace physique que nous modifions est à jamais altéré fait partie intégrante de ce que nous plusieurs nomment « progrès ». Ce que nous définissons comme étant un « progrès » doit être analysé non pas exclusivement en fonction de critères économiques à court terme – ce qui est la norme dans nos sociétés dites modernes –, mais aussi en fonction de la capacité réelle de la planète à subir l’impact des actions humaines. Quand on mentionne qu’il faut « puiser sans épuiser » on devrait dépasser le simple contexte de la pêche sportive.

Ensuite : une bonne dose d’humilité
Une bonne dose d’humilité nous permet de reconnaître et d’accepter nos lacunes et nos faiblesses. Elle nous permet aussi de regarder, sous un angle différent, ce que la vie, notre éducation, notre formation et notre environnement nous ont laissé en « héritage ».

Au fil des ans, la majorité d’entre nous en arrivons malheureusement à considérer ce que nous nommons le « bon sens » correspond essentiellement à ce que nous avons toujours cru. C’est la voie de la facilité. Les données changent continuellement et toute véritable recherche de connaissances implique une démarche permanente. Nous pourchassons des poissons en ajoutant à nos connaissances. Ne serait-il pas normal qu’on agisse ainsi lorsqu’on observe l’univers qui nous entoure?

Une volonté évidente d’agir par solidarité
Cette analyse devrait nous conduire à poser des gestes qui sont basés sur une plus grande solidarité. Nos actions doivent dépasser nos intérêts économiques et objectifs personnels immédiats. Comme je l’ai souvent écrit sur ce site, nous avons vraiment le choix entre être solidaires ou égoïstes. Là aussi il faut accepter de s’ouvrir à de nouvelles idées et dépasser certains enseignements de base.

La solidarité n’est pas une invention de la gauche, ni une idée incompatible avec les lois de la nature, ni un vœu pieux des écothéologistes, ni une utopie socialiste. Elle n’a certainement pas à être présentée comme la version « moumoune » de la loi de la jungle ou comme une maladie des faibles. Ceux qui ne veulent pas voir modifié l’ordre des choses sont heureux de notre inaction et de notre vision à court terme. La solidarité constitue, à mon avis, une nécessité qui doit puiser sa source dans une plus grande compréhension de notre interaction et de notre place dans la nature.

L’intégration permanente de nouvelles connaissances
Pour mieux comprendre, il faut avoir le courage et la volonté de se questionner et de se remettre en question. Il faut confronter nos connaissances et nos expériences à celles des autres, élargir notre horizon. Malgré toute l’information disponible, on constate que les discours des spécialistes, les avertissements répétés des gens sur le terrain, les études des chercheurs indépendants ne semblent pas se retrouver dans ce qui devrait constituer notre apprentissage. Sans ces données comment pouvons-nous sérieusement confronter nos idées avec celles des autres. Peut-on se dire un véritable pêcheur si on n’accepte pas que cette activité, qui se déroule en milieu naturel, implique des interrelations qui sont extrêmement complexes et que nous devons en tenir compte si nous souhaitons perpétuer cette activité?

Finalement : une détermination immuable de s’impliquer concrètement
J’oserais affirmer que chaque pêcheur qui se respecte se doit d’être un écologiste et, dans ce sens, se questionner et agir sur les impacts de l’ensemble des aspects de la pratique de cette activité. Nous nous devons de devenir les gardiens de nos plans d’eau.

Ce n’est certainement pas en posant un petit geste ici et là, où en contribuant occasionnellement à des causes environnementales que nous pourrons trouver une véritable solution aux problèmes existants. L’accroissement de la population, la diminution et la dégradation des territoires de pêche, une production de plus en plus grande de rejets de toutes sortes, devrait nous inciter à nous impliquer activement dans la protection et la conservation de ces territoires et celle des poissons et de la faune qui les habitent.

Le Plan Nord constitue dans ce sens une rare opportunité qui permettra aux Québécois d’agir concrètement afin de s’assurer que les générations à venir pourront, elles aussi, bénéficier de ce contact essentiel avec la nature sauvage. On pourrait voir dans ces routes qui seront créées, des opportunités de pêche et de chasse incroyables. Est-ce qu’on veut reproduire dans ces territoires les saccages environnementaux que l’on a perpétrés dans toutes les zones accessibles? N’y a-t-il pas lieu de se questionner sur le mode d’utilisation et de gestion de ces territoires? De préserver des portions importantes d’espace naturel contre le développement de routes, de conserver des lieux inaccessibles par des véhicules motorisés, de favoriser la pratique d’activité ne laissant que peu d’impacts sur la nature me semblent des options à considérer.

Le pêcheur qui accepte d’observer plus loin que la distance de son lancer est un témoin privilégié des agressions que subissent les bassins versants des lacs, des rivières et du fleuve. Si on a deux options lorsqu’on constate ces agressions, soit d’agir solidairement ou égoïstement, on a aussi deux options lorsque vient le temps de répondre à ces agressions : combattre ou abdiquer.

Quelques réflexions en conclusion

  • Une belle réflexion sur la notion de comportement éthique nous est offerte avec le concept de remise à l’eau. Cette dernière est habilement utilisée par plusieurs pêcheurs comme une voie de contournement qui leur permet de prendre le plus de poisson possible. Elle ouvre de ce fait la porte à des gestes qui ne sont pas appuyés sur une réflexion éthique, mais bien sur une interprétation égoïste de ce que la loi permet. On pêche une cinquantaine de truites, on les remet à l’eau et on se dit un pêcheur éthique…car ce que l’on fait est légal. Habile récupération d’un concept!
  • L’ensemencement et la remise à l’eau ne seront pas des mesures suffisantes à long terme, on se doit d’agir sur la préservation de l’environnement. Seuls des plans d’eau en santé pourront supporter des activités de loisir et de pêche sportive. De plus compte tenu de la fragilité de certaines espèces (truites et ombles en particulier) on se doit d’agir rapidement avant de dépasser le point de non-retour. Mettre des truites dans un lac, mais ne rien faire pour arrêter d’y verser des phosphates constitue une dépense inutile pour ce qui est des générations à venir.
  • De grandes discussions concernant l’accessibilité aux plans d’eau seront de plus en plus fréquentes. Il m’apparaît essentiel d’y inclure des notions dépassant le concept de « droit » et de « bien commun » et de se questionner sur la capacité réelle de ces plans d’eau de supporter l’impact d’activités motorisées à grandes échelles et des rejets de toutes sortes.

Je crois sincèrement que par respect pour les générations à venir nous devons nous indigner et exiger des changements. N’oublions pas qu’il sera plus facile à certains groupes de blâmer les pêcheurs pour la disparition des poissons. Si on a véritablement à cœur la pratique de cette activité, des réflexions s’imposent. S’attaquer aux effets sans agir sur la cause ne règlera rien sur le long terme.

Albert

 

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