Le Philosophe-Pêcheur
La culture du gros !
- Le philosophe-pêcheur
- Albert Gaudet
Il est difficile de se débarrasser de cette mentalité qui associe « bon pêcheur » avec « gros poisson » mais une connaissance plus poussée des données à notre disposition devrait ultimement nous permettre d'associer « bon pêcheur » et « remise à l'eau des gros poissons », principalement là où la pression de pêche est plus importante! On reconnaît de plus en plus que la remise à l'eau des gros poissons (des meilleurs géniteurs) constitue un outil de conservation exemplaire mais malheureusement nous constatons que chez beaucoup de pêcheurs il est encore considéré comme un haut fait d'arme de conserver ces « monstres », et pendant bien des années aucun effort n'était suggéré afin de changer cette mentalité. Pourtant la recherche et les études des biologistes le confirment : pour avoir une population de poissons en santé il faut garder des petits pour la consommation et remettre à l'eau les meilleurs géniteurs.
Mais heureusement les mentalités changent!
La remise à l'eau des poissons capturés lors de tournoi est une pratique de plus en plus établie et il est à souhaiter que la totalité des tournois amateurs adoptent rapidement cette pratique puisqu'il s'agit toujours de poissons qui sont les plus gros qui sont présentés à la balance!
De plus en plus de pêcheurs écrasent l'ardillon de leur hameçon, ou remplacent les trépieds par des hameçons simples, ou des hameçon tandem par un hameçon simple. Puisqu'il ne s'agit plus d'une lutte à finir, d'une guerre entre un prédateur et sa victime ou d'une nécessité pour nourrir sa famille, la pêche devient alors une activité sportive un véritable défi qui demande plus d'habiletés, plus de concentration et qui permet ultimement d'augmenter l'efficacité de la remise à l'eau. Il en va de même pour l'utilisation d'appâts naturels ou de leurres minuscules, les études démontrent que ces appâts se retrouvent généralement plus au fond de la gorge des poissons, et qu'elles occasionnent des blessures à des organes vitaux.
Pour ne citer qu'un exemple au Manitoba et en Alberta il est interdit de pêcher avec un hameçon avec ardillon et la remise à l'eau est fortement encouragée. Pourquoi ne pourrions-nous pas en arriver à cette situation ? La question mérite certainement d'être posée.
Chez les saumoniers la remise à l'eau des grands géniteurs est pratique courante et dans certains cas obligatoire, preuve de l'importance de cette mesure afin d'assurer la production du plus grand nombre d'alevins possible!
Dans l'édition du vendredi 30 janvier 2009 (disponible en ligne aux abonnés) Louis Gilles Francoeur fait état d'une étude qui conclue que « les méthodes de «récolte» des espèces vivantes par les humains modifient radicalement, et plus rapidement qu'on ne le croyait, les phénotypes des différentes espèces » (Le phénotype étant l'ensemble desCaractéristique observable d'un individu résultant de l'interaction du milieu dans lequel il vit et de son génome). Ces chercheurs ont découvert « en analysant 40 écosystèmes, que les changements causés par une récolte directe et des stratégies axées sur les grosses prises provoquent des changements plus rapides, par 300 %, par rapport à des écosystèmes naturels et de 50 % par comparaison avec des écosystèmes perturbés par d'autres activités humaines que la prédation».
Francoeur souligne que « cette étude soulève bien des interrogations sur certaines stratégies de gestion d'espèces fauniques québécoises. On y interdit, par exemple, la capture des petits dorés, maskinongés et truites grises alors qu'il faudrait vraisemblablement protéger plutôt les gros géniteurs de toutes les espèces si on veut profiter des bienfaits de la sélection naturelle. »
On se doit de protéger les différences génétiques que l'on retrouve chez les poissons et encourager les mesures qui permettront d'ensemencer des plans d'eaux avec des alevins issus du même bassin versant. N'oublions pas que la diversité est essentielle pour assurer la santé des espèces et que ce qui est perdu génétiquement est perdu à jamais. Un poisson survivra mieux dans un environnement qui lui est propice. On peut être tenté comme pêcheur d'appuyer des ensemencements massifs d'espèces sportives mais il y a des conséquences à ces actions. L'argument économique ne devrait pas constituer la seule raison pour effectuer des ensemencements. Une meilleure formation et des études sont un gage de respect de la biodiversité.
Les pêcheurs sont actuellement confrontés à plusieurs problèmes : qualité et intégrité de l'habitat du poisson, accessibilité de plus en plus restreinte aux plans d'eau, pollution agricole et industrielle, surpêche, braconnage, diminution des ressources accordés à la protection des espèces et j'en oublie certainement.
Si on veut que cette activité soit accessible et qu'elle puisse profiter des meilleures conditions possibles il est impératif que les pêcheurs donnent une réponse personnelle aux questions soulevées par leur façon de pratiquer la pêche et évaluer leur prise de position par rapport aux grandes questions environnementales qui nous interpellent.
La culture du gros ? Un examen de conscience s'impose.
On a toujours le choix ! Solidaire ou égoiste.
Albert



